Sans équité ni justice, l’exploitation minière laisse les femmes de côté
Dans les régions minières, la faiblesse de la gouvernance confronte les femmes à des impacts distincts : responsabilités accrues en matière de soins et de tâches ménagères, exclusion de l’emploi et de la prise de décision, et risques spécifiques au genre tels que la corruption sexuelle. Pourtant, ces réalités restent largement absentes des discussions de haut niveau sur le climat et l’énergie.
En septembre dernier, des diplomates et des expert·e·s politiques se sont réuni·e·s lors de sommets sur le climat à Addis-Abeba et à New York, préparant le terrain pour les négociations de la COP30 en novembre. Lors de ces événements, le Natural Resource Governance Institute (NRGI) et le Réseau pour la Justice des Ressources ont souligné un point essentiel : il ne peut y avoir de transition juste sans un approvisionnement et des chaînes de valeur plus équitables pour les minerais de transition. Et pour cela, garantir un traitement plus équitable pour les femmes est essentiel.
Le coût caché d’une gouvernance faible et de la corruption
Nos organisations collaborent depuis longtemps pour mettre l’accent sur la question du genre dans la gouvernance des ressources naturelles – notamment avec la publication en 2020 d’un programme féministe pour la gouvernance des ressources naturelles, et pour souligner l’importance de la lutte contre la corruption. Au cours de l’année écoulée, nous avons continué à mettre en évidence les défis à relever pour parvenir à un secteur minier plus équitable et plus inclusif, notamment à travers des événements organisés lors de la Semaine du climat de New York (CWNYC). Le Réseau pour la Justice des Ressources a réuni des femmes du Sud pour discuter des obstacles sociaux, économiques et financiers systémiques à une transition juste et des solutions pour les surmonter.
NRGI a co-organisé une table ronde pour explorer comment mieux impliquer les communautés dans la transition énergétique, en s’appuyant sur notre travail avec le Business and Human Rights Resource Centre, la SIRGE Coalition et le WWF. Notre briefing conjoint Digging Into the Problem montre comment la corruption dans le secteur minier compromet directement l’équité et l’inclusion, détournant les revenus et les avantages sociaux de l’exploitation minière, tels que les emplois, l’éducation, les soins de santé et le développement local, au détriment de celles et ceux qui en ont le plus besoin. Les femmes, qui dépendent davantage des services publics et des infrastructures sociales, souffrent de manière disproportionnée.
Les impacts de la corruption sur les femmes
Les femmes sont confrontées à des risques de corruption particuliers. La corruption sexuelle, qui consiste à échanger l’accès à des emplois, des services, des permis ou des compensations contre des faveurs sexuelles, est favorisée par la nature masculine de l’industrie, la faiblesse des mesures de protection juridique et la crainte de représailles. Bien que sous-déclarée dans le secteur extractif, la corruption sexuelle est réelle et omniprésente.
Parallèlement, des lois minières discriminatoires dans plusieurs pays interdisent aux femmes célibataires, enceintes ou non mariées de participer à certaines activités minières, ancrant ainsi l’exclusion dans la politique. Les fonds de développement communautaire provenant de l’exploitation minière ne prévoient souvent pas de budgétisation sensible au genre ni d’objectifs ventilés par genre, laissant les femmes et les filles défavorisées ou totalement invisibles.
Les impacts environnementaux et sociaux de l’exploitation minière aggravent ces inégalités. Les femmes des communautés de première ligne, souvent responsables de la collecte de l’eau, de la production alimentaire et des soins, doivent parcourir de plus longues distances, travailler plus dur et sacrifier leurs revenus et leur temps lorsque les ressources naturelles et l’environnement sont dégradés par la pollution et la déforestation. Dans le même temps, les femmes assument également des responsabilités accrues en matière de soins lorsque des proches tombent malades ou quittent la région pour saisir de nouvelles opportunités, ce qui limite encore davantage leur participation économique et sociale.
La corruption favorise également l’accaparement des terres et érode les droits fonciers. Lorsque les systèmes fonciers sont flous ou informels, les entreprises et les acteurs étatiques peuvent exploiter les zones d’ombre juridiques pour déplacer des communautés entières, souvent sans consultation ni compensation équitables. Les femmes, moins susceptibles de détenir des titres fonciers officiels, sont particulièrement vulnérables, ce qui renforce leur marginalisation économique et politique.
Pourtant, malgré les répercussions disproportionnées qu’elles subissent, les femmes sont systématiquement exclues des espaces de décision concernant les activités minières. Les instances locales de gouvernance, les comités d’examen des permis et les consultations sur les projets n’impliquent souvent pas les femmes de manière significative, voire pas du tout, ce qui conduit à des résultats injustes et sape la gouvernance environnementale.
Comment l’exploitation minière alourdit le fardeau des femmes
Lors de l'évènement CWNYC organisé par le Réseau pour la Justice des Ressources, nous avons pu entendre directement comment ces problèmes affectent les femmes dans les régions touchées par l'exploitation minière. Une panéliste a souligné que la « masculinisation » des sites miniers alimente souvent la violence et les abus à l'égard des femmes, notamment l'exploitation sexuelle, le harcèlement, les disparitions et les meurtres. Pour les communautés autochtones vivant dans les zones minières, les emplois sont présentés comme des avantages, mais la création de camps masculins brise souvent les structures familiales et propage la violence. Ce n'est qu'en réalisant pleinement le droit des peuples autochtones au consentement libre, préalable et éclairé que nous pourrons éviter ces conséquences néfastes.
Ces interventions contrastaient fortement avec de nombreux événements du CWNYC axés sur les solutions technologiques aux problèmes climatiques. NRGI et le Réseau pour la Justice des Ressources ont participé à une table ronde sur les impacts de l’Intelligence articifielle (IA) sur l’exploitation minière et la production de gaz dans les pays à faible et moyen revenu, qui a souligné l’importance d’intégrer les considérations d’équité, y compris le genre, dans les dialogues sur les politiques d’IA.
Cependant, comme nous l’avons souligné, la technologie seule ne peut pas résoudre l’exclusion systémique, et peut même l’aggraver si les dynamiques de pouvoir sous-jacentes sont ignorées. Reconnaître ces risques n’est pas un obstacle au progrès, mais la clé pour le débloquer.
La voie à suivre : un secteur minier inclusif en matière de genre
La corruption et les inégalités de genre ne sont pas des effets secondaires du boom minéral lié à la transition, mais des obstacles structurels à la justice climatique. Le choix est clair : répéter les erreurs du passé ou construire un modèle de gouvernance des minerais inclusif, transparent et juste.
Les gouvernements, les entreprises et les acteurs internationaux doivent veiller à ce que les femmes ne soient pas reléguées au second plan, mais soient des partenaires à part entière dans l’élaboration des décisions qui définiront cette transition. Les principes 3 et 4 du Groupe d’experts du Secrétaire général des Nations unies sur les minéraux critiques pour la transition énergétique définissent ce qui est nécessaire : les groupes de femmes doivent être impliqués avant, pendant et après les opérations minières, et les mesures de lutte contre la corruption doivent tenir compte des vulnérabilités spécifiques au genre.
Ce n’est qu’avec une gouvernance sensible au genre et en démantelant les inégalités profondément enracinées que la promesse de la transition énergétique pourra être partagée équitablement. Pour faire progresser ces objectifs :
- la corruption sexuelle doit être reconnue comme un crime ; les instruments juridiques à tous les niveaux doivent être mis à jour pour refléter cela, et les cours et tribunaux aux niveaux national, régional et mondial doivent les appliquer efficacement pour lutter contre l’impunité ;
- les gouvernements doivent inscrire dans la loi des mesures de protection contre la corruption et l’inégalité entre les genres, et veiller à ce que les revenus miniers soient affectés aux services publics;
- les entreprises doivent s’assurer que leurs politiques anticorruption et tout accord de développement communautaire reconnaissent les impacts spécifiques liés au genre de la corruption et des décisions de développement dans le secteur minier, et cherchent à y remédier, par exemple en appliquant des politiques de tolérance zéro envers la corruption sexuelle et en garantissant un financement adéquat pour les programmes en faveur de l’égalité des genres;
- Les États parties à la CCNUCC devraient placer l’équité au cœur des engagements de la COP30 et financer des mesures incitatives qui renforcent la voix des femmes dans les négociations sur le changement climatique. En incluant pour la toute première fois une mention des minerais dans le texte de la COP, les délégué·e·s peuvent s’appuyer sur les travaux du groupe d’experts du Secrétaire général des Nations unies et envoyer un signal fort indiquant qu’un secteur minier plus juste et plus équitable est essentiel à une transition équitable.