Des salles de classe aux communautés : Comment les acteurs du changement africains repensent la gouvernance des ressources et la transition énergétique
À travers l’Afrique, un changement discret mais profond est en cours. Du cobalt en République démocratique du Congo (RDC) au lithium au Ghana, les gouvernements, les acteurs de la société civile, les chercheurs et les communautés repensent la manière dont la richesse minérale du continent peut contribuer à un avenir plus vert et plus équitable. Cependant, réussir cette transition nécessite une gouvernance solide et inclusive, sans laquelle la promesse de ces ressources pourrait une fois de plus devenir synonyme d’inégalités et d’occasions manquées.
Pour combler le déficit de connaissances en matière de gouvernance des ressources extractives, le Natural Resource Governance Institute (NRGI) et ses partenaires régionaux organisent chaque année des universités d’été en Afrique francophone et anglophone, afin de renforcer les compétences, créer des réseaux et outiller les acteurs de la redevabilité pour qu’ils contribuent à des transitions plus justes et équitables.
Cette année, 51 participants issus de 16 pays africains riches en ressources se sont réunis à Yaoundé et à Accra pour explorer une question centrale : comment l’Afrique peut-elle tirer parti des opportunités offertes par la transition énergétique tout en évitant les écueils de gouvernance du passé ?
Nous avons échangé avec deux participants, Joël Luaba, leader de la société civile en RDC, et Lydia Osei, universitaire ghanéenne, afin de recueillir leurs réflexions et leurs perspectives sur la promotion d’une transition énergétique équitable à travers le continent.
Qu’est-ce qui a motivé votre engagement dans la gouvernance des ressources extractives et quel type de travail menez-vous dans ce domaine?
Joël Luaba :
Je suis économiste et expert en droit privé et judiciaire. Je coordonne actuellement l’ONG Action pour la Bonne Gouvernance (ABG), une organisation de la société civile en RDC qui promeut la transparence, la justice et la lutte contre la corruption dans le secteur extractif.
Mon travail consiste à sensibiliser et accompagner les jeunes afin qu’ils comprennent les enjeux de gouvernance, notamment à travers des initiatives comme le concours Bozwi ya Ekolo, qui encourage les étudiants à utiliser les données minières et fiscales dans leurs travaux universitaires. L’objectif principal est de stimuler la réflexion et le débat sur la manière dont nos ressources peuvent réellement soutenir un avenir énergétique durable. Je contribue également à l’analyse des politiques extractives et j’appuie le processus de l’ITIE en RDC.
Lydia Osei :
Je suis universitaire, spécialisée dans les interactions entre la gouvernance des ressources naturelles et le développement. Mes recherches examinent comment l’extraction influence les moyens de subsistance des jeunes, les dynamiques de genre et le bien-être des communautés dans les zones minières du Ghana.
J’ai publié de nombreux travaux sur la participation des jeunes dans le secteur minier artisanal et à petite échelle, mettant en lumière les multiples réalités de ce secteur. En parallèle, j’enseigne aux étudiants de licence et de master des cours sur la gestion des ressources naturelles, la géographie régionale et l’analyse des ressources, et je dirige des mémoires sur les industries extractives en Afrique subsaharienne.
Pour moi, renforcer la compréhension des étudiants des cadres de gouvernance et des dimensions sociales de l’extraction, c’est préparer la prochaine génération d’acteurs de la redevabilité.
On parle souvent de la transition énergétique en termes techniques. Qu’est-ce qu’une transition énergétique juste signifie pour vous dans votre contexte national?
JL :
En RDC, une transition énergétique juste signifie garantir que tous les citoyens bénéficient équitablement du passage aux énergies renouvelables. Cela suppose de réduire la dépendance aux combustibles fossiles, de créer des emplois durables et d’améliorer les conditions de vie des communautés locales.
Cette transition doit être participative, intégrer les savoirs traditionnels et s’appuyer sur des consultations avec les populations concernées. Les politiques doivent aussi garantir l’accès universel à l’énergie, en particulier dans les zones rurales.
LO :
Comme Joël l’a souligné, au Ghana, une transition juste consiste à passer aux énergies renouvelables de manière équitable, inclusive et accessible. À mesure que la société évolue, nous devons nous interroger sur qui bénéficie de ce changement et comment il façonne notre avenir collectif. L’équité, l’accès et l’emploi doivent être au cœur de nos plans de transition, accompagnés d’un leadership fort et de politiques inclusives qui intègrent les perspectives locales dans les cadres nationaux.
Quels défis de gouvernance votre pays doit-il relever pour assurer une transition équitable et durable ?
JL :
Pour la RDC, le défi le plus pressant reste la transparence dans la gestion des ressources naturelles. Sans transparence, la corruption prospère et les citoyens ne bénéficient pas équitablement des retombées de la richesse nationale. Il est donc essentiel de renforcer les institutions indépendantes et d’impliquer la société civile dans les processus décisionnels afin de garantir une gouvernance responsable.
LO :
Le Ghana a réalisé des progrès grâce à sa politique sur les minéraux verts (Green Minerals Policy) et à d’autres réformes plus larges. Toutefois, un écart majeur subsiste : le manque de transparence et de redevabilité dans le système d’octroi de licences et de contrats pour les minerais de transition. Sans un cadre solide, nous risquons de compromettre l’intégrité de la transition.
Un régime fiscal transparent, équitable et contraignant garantirait que les revenus tirés des minerais de transition soutiennent le développement durable, au lieu d’aggraver les inégalités, les dommages environnementaux et les pratiques financières douteuses.
Comment la société civile, le monde universitaire et les communautés peuvent-ils contribuer à cette dynamique?
JL:
Les organisations de la société civile servent de pont entre les communautés et le gouvernement. Elles plaident pour des politiques équitables, surveillent les opérations extractives et sensibilisent aux droits humains et aux normes de gouvernance. Nous contribuons à ce que les entreprises et les gouvernements rendent des comptes et alignent leurs actions à l’intérêt public et la protection de l’environnement.
LO:
Le milieu académique complète cet effort en produisant des recherches indépendantes et fondées sur des preuves concernant les impacts sociaux, environnementaux et économiques des industries extractives. Mon rôle consiste à développer des cadres et des recommandations politiques favorisant une gouvernance juste, inclusive et transparente, notamment dans les communautés riches en ressources. Je participe également à des dialogues politiques et à des activités de renforcement des capacités, afin d’outiller la prochaine génération de professionnels de la gouvernance des ressources.
Quel changement mettriez-vous en œuvre dans le parcours de transition de votre pays pour qu’il ne laisse personne de côté ?
JL :
Je mettrais l’accent sur l’autonomisation des communautés à travers la formation et l’entrepreneuriat dans les énergies renouvelables. Lorsque les populations locales ont les compétences et les moyens de participer aux nouvelles industries vertes, la transition devient inclusive et durable. L’accès universel à l’énergie, notamment pour les groupes marginalisés, doit rester une priorité.
LO :
Au Ghana, je privilégierais la mise en place d’un cadre de transition énergétique juste fondé sur la participation et le partage équitable des bénéfices communautaires. Un tel cadre permettrait de répartir de manière juste les coûts et les bénéfices économiques, sociaux et environnementaux de la transition, en accordant une attention particulière aux groupes vulnérables et aux communautés touchées par l’extraction.
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué lors de l’université d’été ?
JL :
L’université d’été francophone a été un espace d’apprentissage et d’échanges très enrichissant. Elle m’a permis de mieux comprendre les défis auxquels la RDC est confrontée, mais aussi les opportunités qu’offre la transition énergétique. J’ai pris conscience du rôle que je peux jouer pour mettre en avant le potentiel des minerais de transition.
LO :
Participer à l’université d’été anglophone a été une expérience transformatrice, renforçant à la fois ma compréhension académique et mon engagement personnel en faveur du développement durable. Étudier des cas concrets où les voix locales ont influencé les décisions m’a permis de mieux saisir l’importance d’une gouvernance participative. La diversité des perspectives parmi les participants a enrichi les discussions et encouragé la réflexion collective, consolidant mon intérêt pour des solutions conciliant développement et justice environnementale.
Authors
Lucain Nyassi Tchakounte
Africa Capacity Development Officer
Damilare Ogunmowo
Africa Communications Officer