Agir contre le méthane et faire avancer une transition juste en Afrique : perspectives du Nigeria et du Sénégal
Le monde accélère ses efforts contre le changement climatique, et réduire les émissions de méthane s’impose comme l’une des solutions les plus efficaces et abordables. Mais qu’en est-il pour l’Afrique, où plusieurs pays cherchent encore à développer le gaz naturel pour améliorer l’accès à l’énergie et soutenir leur croissance économique ?
Dans cet entretien, deux collègues de NRGI partagent leurs points de vue sur la gouvernance du méthane et son lien crucial avec la transition énergétique en Afrique. Tengi George-Ikoli, responsable senior pour le Nigeria, explique pourquoi réduire les émissions de méthane est autant une question de développement et de transition juste que de climat. Aida Diop, responsable senior pour le Sénégal, revient sur les opportunités et compromis auxquels fait face un nouveau producteur de pétrole et gaz comme le Sénégal.
Pourquoi les pays africains devraient-ils prioriser la réduction du méthane ? Quel lien avec une transition énergétique juste ?
Tengi George-Ikoli : Alors que le monde s’oriente vers des sources d’énergie plus propres, beaucoup de pays africains considèrent encore le gaz naturel comme une solution temporaire pour lutter contre la pauvreté énergétique et stimuler la croissance économique. Mais cette solution comporte des compromis, notamment à cause du méthane. Ce gaz à effet de serre, souvent émis lors des opérations pétrolières et gazières, a un impact climatique bien plus important que le dioxyde de carbone à court terme.
Les producteurs africains doivent réduire ces émissions pour ne pas compromettre leurs objectifs climatiques et freiner la transition vers des énergies plus propres. Mais ce n’est pas qu’une question climatique : limiter le méthane améliore aussi la santé publique et contribue à la justice environnementale pour les communautés affectées.
Il y a aussi un enjeu de développement : au lieu de gaspiller ce gaz, les pays peuvent le valoriser pour améliorer l’accès à une énergie propre, comme la cuisson propre, ce qui est crucial pour les plus de 600 millions d’Africains qui n’ont pas encore d’électricité. Sur le plan économique, récupérer ce gaz peut générer des revenus qui financent d’autres objectifs de développement.
En résumé, réduire le méthane représente un double bénéfice : permettre aux pays africains d’atteindre leurs objectifs climatiques tout en renforçant l’équité, l’inclusion et le développement durable — des piliers fondamentaux d’une transition énergétique juste.
Avec le rôle central du gaz dans les plans énergétiques sénégalais, quels défis les émissions de méthane posent-elles pour la transition juste ?
Aida Diop : Comme l’a souligné Tengi, le méthane représente un risque climatique, surtout pour un nouveau producteur comme le Sénégal, si le gouvernement ne prend pas des mesures rapides. Les premières phases d’exploitation ont déjà révélé des fuites, notamment dans le projet gazier offshore Grand Tortue Ahmeyim (GTA), entre la Mauritanie et le Sénégal. Par ailleurs, le Sénégal ne dispose pas encore de réglementations spécifiques sur le méthane. Sa Contribution Déterminée au niveau National (CDN) et son nouveau Code de l’Environnement n’en font pas mention, alors que le secteur énergétique génère à lui seul 48 % des émissions nationales de gaz à effet de serre. Il est donc urgent que le gouvernement agisse.
Heureusement, le Sénégal est encore au début de son parcours pétrolier et gazier, et peut s’appuyer sur l’expérience du Nigeria, l’un des plus gros producteurs d’Afrique, où les émissions de méthane ont causé de graves problèmes de santé publique, de pollution de l’air, une méfiance des communautés envers les projets énergétiques et des opportunités économiques manquées. Selon l’Agence internationale de l’énergie, le Nigeria aurait pu générer environ 350 millions de dollars en 2023 grâce à la vente du gaz récupéré, pour un coût moyen de 240 millions par an en efforts de réduction.
Le Sénégal n’a pas à suivre cette voie. Il peut plutôt établir des règles fortes adaptées à ses réalités nationales pour surveiller et gérer le méthane dès le départ, avec une application rigoureuse et la participation de la société civile. Son engagement dans le Partenariat pour une transition énergétique juste (JETP) et l’objectif d’atteindre 40 % d’énergies renouvelables d’ici 2030 sont de bons points de départ.
Si le Sénégal agit maintenant, il pourra tirer plus de bénéfices économiques de sa production gazière, limiter le gaspillage, protéger les moyens de subsistance et l’environnement, et étendre l’accès à l’électricité aux 4 millions de Sénégalais ruraux encore privés de ce service. La réduction du méthane est donc un élément central pour concilier développement, climat et justice sociale dans sa stratégie énergétique.
Au Nigeria, comment la lutte contre le méthane peut-elle ouvrir des opportunités technologiques, financières et institutionnelles ? Quels sont les principaux défis ?
TI : Réduire le méthane au Nigeria est une belle opportunité, mais des défis importants subsistent. Le pays fait face à une application faible des réglementations existantes, à un manque de données fiables sur les émissions, et à une capacité technique limitée chez les opérateurs. Il y a aussi peu d’incitations à investir dans des solutions efficaces.
Pour progresser, le gouvernement doit renforcer le contrôle et investir dans des outils modernes de surveillance — satellites, systèmes de détection en temps réel, plateformes publiques de données — afin d’améliorer la transparence et la responsabilité. La formation est essentielle : agences gouvernementales et entreprises doivent mieux détecter, rapporter et gérer les émissions. Et surtout, ces actions doivent s’inscrire dans le cadre des objectifs de développement et de la Contribution Déterminée au niveau National (CDN).
La bonne nouvelle, c’est que bien gérer le méthane peut renforcer la gouvernance environnementale, favoriser la collaboration entre agences, notamment avec le Conseil national sur le changement climatique (NCCC), et bâtir la confiance des communautés, surtout celles vivant près des sites pétroliers.
Côté technologies, les outils évoluent vite : drones, caméras infrarouges, détecteurs portables, satellites… Le Nigeria peut intégrer ces innovations tout en valorisant ce qu’il possède déjà, comme son système de suivi des torchères.
Sur le plan financier, réduire le méthane ouvre l’accès aux financements climatiques et aux marchés mondiaux du carbone. Capturer et valoriser le méthane normalement torché ou perdu peut générer des revenus et réduire le gaspillage. Montrer des résultats permettra aussi de débloquer des financements concessionnels et des investissements de la part d’initiatives internationales, de bailleurs, de banques de développement et d’investisseurs climatiques, comme la Coalition Climat et Air Pur (CCAC) et le Global Methane Pledge.
Quelles mesures concrètes les gouvernements africains peuvent-ils prendre pour être à la pointe sur la transition énergétique et la gouvernance du méthane ?
TI : Plusieurs actions sont possibles dès aujourd’hui. Sur le méthane, l’Afrique peut se distinguer en intégrant des objectifs clairs de réduction dans leurs Contributions Déterminées au niveau National (CDN). Cela donne un signal fort et assure une meilleure responsabilité. Il faut aussi actualiser régulièrement ces plans, avec des calendriers précis et des responsabilités bien définies.
Ensuite, il est crucial de renforcer la réglementation, d’obliger les entreprises pétrolières à détecter et réparer les fuites, et d’adopter des technologies plus performantes pour réduire les pertes. La coopération régionale est aussi indispensable : le méthane ne connaît pas de frontières, notre réponse doit en faire autant. Enfin, il faut mettre les populations au centre des efforts, en garantissant que les communautés proches des infrastructures bénéficient d’un air plus sain, d’une meilleure santé et d’un meilleur accès à l’énergie.
AD : Pour la transition énergétique, les gouvernements ont besoin de cadres réglementaires solides et de plans réalistes, alignés sur leurs objectifs de développement. Ils doivent favoriser un environnement propice aux investissements dans les énergies propres, réformer les subventions aux énergies fossiles et prioriser des projets offrant une énergie fiable, abordable et durable. Au Sénégal, cela passe aussi par plus de transparence : encourager les opérateurs à publier leurs émissions de méthane selon les standards EITI, faire en sorte que PETROSEN signe la charte de décarbonation et rejoigne le Partenariat sur le Méthane dans le secteur pétrolier (OGMP). Comme l’a souligné Tengi, la coopération transfrontalière est aussi un enjeu clé, notamment sur les infrastructures, les technologies et la gestion des ressources.
Il est essentiel que les pays africains relient mieux leurs stratégies méthane et transition énergétique. C’est la preuve qu’action climatique et développement peuvent avancer main dans la main. Agir tôt sur ces deux fronts renforcera leur crédibilité, attirera des financements, favorisera l’innovation et offrira des bénéfices concrets aux communautés africaines.
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Authors
Aida Diop
Senegal Country Manager
Tengi George-Ikoli
Nigeria Country Manager
Damilare Ogunmowo
Africa Communications Officer